Quelle mouche a donc piqué le ministère de l’Éducation ? Charte, vous avez dit charte pour le numérique éducatif !!!

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Le 19 juillet 2022, alors que le monde scolaire est dans le creux du début des vacances, le ministère de l’Éducation (sur une initiative conjointe avec la Direction du Numérique pour l’Éducation) a présenté une « charte » pour l’éducation à la culture et à la citoyenneté numériques. Pourquoi le ministère de l’Éducation a-t-il attendu cette période pour un tel texte, alors que peu de temps auparavant il avait donné à voir la construction en cours d’une stratégie et d’une doctrine? Alors que l’on trouve nombre d’autres textes et documents sur le même thème, la comparaison entre ces documents montre combien la question est complexe et de quelle manière chacun l’aborde. Signalons de suite qu’en France la tradition centralisatrice descendante à la peau dure comme on peut le constater dans le premier document que nous avons pu consulter. Car quelques jours après ce « non-évènement », aucune information n’est diffusée sur les sites du ministère de l’Éducation. Il faut aller sur twitter pour accéder à ce premier document : https://twitter.com/nneChiardola/status/1549416072058753026 .

On se rappelle en premier lieu le rôle, la force et surtout les limites des chartes informatiques dans les règlements intérieurs des établissements scolaires et surtout leur opérationnalité limitée. Jadis nombre de projets de chartes dans différents domaines ont été mis en chantier (cf. l’histoire récente de la direction du numérique pour l’éducation), certains ne parvenant même pas à se traduire dans les textes et encore moins dans les faits. Car la particularité d’une charte, c’est que ce n’est pas un règlement (sauf transformation spécifique de la charte…), mais plutôt un cadre global qui se veut au croisement de plusieurs intentions qui tendent à infléchir les pratiques. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : comment encadrer les pratiques que l’on souhaite voir se développer sans pour autant les enfermer dans un règlement. Mais tant que l’intention profonde de la charte n’est pas explicitée, on est en droit de s’interroger.

Cette charte (voir ci-dessous son contenu actuel) semble être une sorte de transposition que ce que nos cousins Québécois ont déjà mis en place depuis plusieurs années (https://www.ethique.gouv.qc.ca/media/ovwflpst/cest-j_cybercitoyennete_charte_vf_fr.pdf). On m’objectera que celle-ci est faite par les jeunes et qu’elle ne comporte pas le mot « culture »… comme celle proposée par le ministère. Cependant, une remarque concernant le titre : le mot numérique étant mis au pluriel, on constate donc qu’il s’agit de parler de « culture numérique » et de « citoyenneté numérique ». Peut-on réellement être d’accord avec ce titre ? Non, car la notion de culture numérique est un non-sens d’une part et d’autre part parce que la citoyenneté est un élément, une composante de la culture des humains. Pour ce qui est d’une culture numérique, nous avons souvent signalé que les « sous-cultures » n’ont pas de sens, autre que médiatique, par rapport aux connaissances de l’anthropologie et de l’ethnologie. Pour ce qui est de la citoyenneté numérique, celle-ci ne peut être séparée question de la citoyenneté en général. À nouveau, ajouter numérique à des concepts qui ont leur existence propre depuis longtemps est une erreur et surtout une « mise en marge » du numérique par rapport à l’ensemble de l’activité humaine. Mais cela est probablement inconscient dans l’esprit des auteurs de ce texte, tant ils sont centrés sur le numérique et en oublient simplement l’histoire de la place des techniques et des sciences dans le développement des humains et de leurs sociétés.

La lecture des 15 items de cette Charte n’apportera rien à ceux qui connaissent un peu cette question du numérique éducatif. Apportera-t-elle quelque chose aux enseignantes et enseignants au quotidien ? Non, en l’état. Des propos trop généralistes ne peuvent faire l’objet de mise en œuvre précise. Il faudra donc attendre les éventuels documents d’accompagnement qui devraient préciser le sens concret de chacune de ces phrases. Une chose est sûre : ce document ne devrait pas être affichée dans les établissements, tant elle va soulever de critiques sur son absence de prise en compte du réel et du quotidien de la classe (cf. le rapport du Conseil Supérieur des Programmes sur le numérique scolaire intitulé Avis sur la contribution du numérique à la transmission des savoirs et à l’amélioration des pratiques pédagogiques : https://www.education.gouv.fr/media/115738/download).

Le numérique est-il un espace d’émancipation et d’inclusion ? Au regard de ce que l’on observe, on peut en douter. S’agit-il alors d’une incantation pour en espérer un devenir positif ? Le numérique est-il espace de droit ? Si dans la loi, c’est le cas, dans les faits, elle est largement méconnue. Parfois même elle a bien du mal à être mis en œuvre comme en témoigne la triste histoire du RGPD (Règlement Général sur la Protection des Données) en contexte scolaire : pas de rapport d’activité des responsables académiques et nationaux mis à disposition des usagers, pas de réponse de la CADA (Commission d’accès aux documents administratifs) à nos sollicitations, pas plus que les responsables de la DAJ (Directions des affaires juridiques) du ministère. Là encore, s’il s’agit d’un voeu, on peut espérer une véritable action dans ce domaine. Le numérique est-il un espace de vigilance ? Pris isolément cette question ne présente aucun intérêt. En effet comment ignorer que la rue est un espace de vigilance, de même que tous nos « espaces de vie ». Dans chacun des items de cette partie, il est nécessaire de faire le lien avec la réalité de la société? Pourquoi d’ailleurs faire allusion spécifiquement sur l’égalité entre filles et garçons, alors que le principe d’égalité est au cœur de toute relation humaine et qu’il s’agit surtout de travailler les « différences » dont il a été question plutôt avec l’inclusion? On est simplement étonné de l’item 12 sur les écrans qui reprend une rhétorique médiatique et qui se solde par un conseil d’accompagnement… dont le sens méritera d’être affiné.

Pour conclure, dans une vision très généraliste et d’inspiration libérale, cette charte n’apporte pas grand chose de nouveau et surtout ne précise en rien l’intention du ministère, dont les récents propos (cf les récentes publications et discours du ministre) semblent aller dans le sens des retours aux fondamentaux… et de l’enseignement du code. Numérique n’est pas informatique me dira-t-on. Pourtant, le fait numérique est dans la continuité du fait informatique. A trop les séparer, on s’aperçoit que face aux enjeux économiques et sociaux que représente le numérique dans le développement industriel et social de nos sociétés, l’informatique est le bras armé d’une société qui en est de plus en plus dépendante, malgré ses nombreuses imperfections. Mais les usages sociaux massifs qui ont succédé aux usages « professionnels » ont amené la population à se « soumettre » au dictat binaire au nom de la facilitation de la vie quotidienne et relationnelle. Cette charte célèbre davantage le numérique qu’elle n’encourage à « aller voir derrière les écrans », ce qui se passe réellement. L’item 13 est bien faible face à cela. Quant à l’item 14, on se demande s’il n’est pas trop tard… Mais cette charte arrive comme un cheveu sur la soupe. Le ministère va essayer de la vendre dans les prochains mois à Ludovia puis à Educatice. Souhaitons que le débat autour de ces orientations (charte, stratégie, doctrine) ne soit pas qu’un discours descendant….

La charte telle qu’elle est apparue sur twitter, divisée en trois parties et 15 items:

Charte pour l’éducation à la culture et à la citoyenneté numériques
••• Le numérique est un espace d’émancipation et d’inclusion
1 – Acquérir une culture numérique permet d’exercer son statut de citoyen dans une société inclusive.
2 – En mobilisant l’engagement responsable et la créativité, le numérique augmente le pouvoir d’agir de chaque citoyen.
3 – Démarche collaborative, la culture des communs favorise la création et le partage de ressources numériques accessibles.
4 – La compréhension des enjeux du numérique et de l’intelligence artificielle contribue au développement de la pensée critique.

••• Le numérique est un espace de droits
5 – La règle et le droit s’appliquent dans le monde numérique. Les droits de chaque citoyen doivent y être respectés, protégés et mis en oeuvre.
6 – Chaque citoyen a droit au respect de sa vie privée et à la protection de ses données personnelles. Les élèves doivent être informés et sensibilisés à leurs droits et devoirs de manière adaptée à leur âge.
7 – L’accès, la diffusion ou la création d’oeuvres nécessitent de respecter les droits de la propriété intellectuelle.
8 – Les droits aux libertés d’opinion et d’expression sont garantis dans le cadre fixé par la loi et les règles élémentaires de communication.
9 – Toute forme d’expression discriminatoire constitutive de harcèlement ou incitant à la haine représente un délit. Les élèves doivent contribuer à son signalement, pour le respect d’autrui.

••• Le numérique est un espace de vigilance
10 – La communauté éducative a la responsabilité de faire vivre les valeurs qui fondent notre société démocratique, notamment l’égalité entre les filles et les garçons.
11 – L’usage du numérique par les élèves doit être raisonné, adapté à leur âge et respectueux de leurs rythmes de vie et de leur santé.
12 – Les écrans peuvent jouer un rôle constructif dans le développement des élèves, et constituer un moyen d’accès à la culture et une source de divertissement. La découverte et l’utilisation des écrans font l’objet d’un accompagnement par les adultes.
13 – La lutte contre les manipulations de l’information s’exerce en formant les élèves à la pratique de la vérification de l’information, notamment dans le repérage des fausses informations et l’analyse de leur impact sur la vie personnelle et la société.
14 – La prise de conscience de l’empreinte des équipements et des usages du numérique sur l’environnement contribue au développement de connaissances écocitoyennes et d’usages responsables.
15 – La compréhension et l’application des principes fondamentaux de la sécurité numérique sont essentielles et l’affaire de tous, notamment afin de préserver son identité et sa réputation numériques.

Le Québec propose d’abord un site consacré à ces questions d’éthique : https://www.ethique.gouv.qc.ca/fr/
En suisse, on trouve aussi ceci : https://charte-numerique.edu-vd.ch/
et de manière plus générale dans ce site consacré aux Droits International, Comparé et Européen / DICE, UMR 7318 : https://dice.univ-amu.fr/sites/dice.univ-amu.fr/files/article/aix_11.9._charte_de_la_citoyennete_numerique.pdf

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  1. […] réaction, ce qui est logique compte-tenu de la période estivale. Mais c’était sans compter l’article interrogatif (euphémisme) de Bruno Devauchelle, qui m’a permis de découvrir la charte […]

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