Quand l’IA fait causer et produire, à propos et autour de l’éducation

Trop c’est trop ! la multiplication de propos et publications sur l’IA dans l’enseignement ou au service de la pédagogie amène à une saturation qui dessert la cause même que chacun de ces propos défend. L’inflation informationnelle est une dérive qui, malheureusement, crée du trouble, et paradoxalement de l’ignorance. En effet, nombre de personnes sont désorientées face à la profusion d’informations de toutes sortes. C’est d’ailleurs dans la capacité de chacun à mesurer la pertinence et la fiabilité des documents auxquels ils accèdent que se tient la difficulté à comprendre. Comment choisir, ne pas se laisser influencer, évaluer les informations que l’on reçoit à propos d’un domaine, l’IA, qui est fortement médiatisée ? L’informatique des années 1980, Internet dans les années 2000, l’IA depuis 2022, sont des épisodes proches dans ce qu’ils provoquent comme propos, réactions et autres inflation informationnelle. Les effets sont les mêmes sur la population et en particulier sur les enseignants, mis en face de cette évolution apparue en novembre 2022…

 

Qui produit quoi ?

 

Qui sont les producteurs de ces informations ? En éducation on repère assez vite, dans le cercle des enseignants amateurs de technologies, ceux et celles qui se positionnent à partir de leur expérience (et de leur enthousiasme) et qui la partagent, en général sur les différents réseaux à leur disposition. Il s’agit pour certain d’exister en partageant, pour d’autres de partager au service de la communauté, et parfois les deux en même temps. À côté de ces zélateurs, apparaissent les détracteurs qui font entendre leur voix en utilisant les médias : publication de livres et autres chroniques dont la presse est friande, car la polémique fait vendre, plus que la controverse. Il y aussi les professionnels du secteur des EdTech qui tentent de se faire une place sur le marché et qui donc vont communiquer auprès des publics cibles : enseignants, responsables éducatifs, familles, en particulier. Enfin il y a les « commentateurs » de tous poils qui essaient de faire passer leur point de vue (nous y compris).

Même les chercheurs

Même les chercheurs y participent comme le montre cette tribune parue dans le journal Le Monde (https://www.lemonde.fr/societe/article/2024/11/19/nous-proposons-un-chemin-promouvoir-une-education-graduee-au-et-par-le-numerique-ayant-pleinement-sa-place-a-l-ecole_6401945_3224.html ) intitulée « Nous proposons un chemin : promouvoir une éducation graduée au et par le numérique ayant pleinement sa place à l’école ». De même le CNRS, dans sa revue Carnets de Science de 2017, consacre un dossier intitulé « jusqu’où ira l’intelligence artificielle ». Ce dossier porte un regard large qui permet de mesurer les enjeux (bien avant la popularisation de l’IA générative) en particulier économiques sous-jacents. Pour ces chercheurs, on ne peut séparer la question éducative de la question sociétale.

Les politiques tentent de s’en mêler (s’emmêler ?)

Quant aux politiques, ils sont à la recherche d’une véritable opinion pour prendre des décisions, comme le montre la commission écran du printemps 2024 intitulé « Enfants et écrans. À la recherche du temps perdu » (https://www.vie-publique.fr/rapport/293978-exposition-des-enfants-aux-ecrans-rapport-au-president-de-la-republique ) , ou encore le rapport thématique du Sénat intitulé IA et éducation (https://www.senat.fr/rap/r24-101/r24-101-syn.pdf ). Ils cherchent donc à comprendre ce qu’il en est et, malheureusement, le rapport du sénat semble bien pauvre dans ses conclusions, malgré quelques analyses intéressantes ( montrant ainsi la méconnaissance du domaine d’une part, mais aussi une forme de double langage que l’on retrouve souvent et qui tente d’équilibrer le discours entre bénéfice (concurrence mondiale dans le développement technologique et donc économique) et maléfice (dangers pour la société et les humains). Ce double langage ne permet pas de construire un réel chemin de développement des usages des IA en éducation. Mais peut-être est-il trop tôt pour prendre une direction durable. L’expérience ratée du Japon autour des robots humanoïdes dans les années 90 autour de l’IA a laissé des traces… Et pourtant on semble y revenir à nouveau comme le montre cet article du journal Le Monde : https://www.lemonde.fr/economie/article/2024/12/08/humanoides-ia-la-nouvelle-ere-des-robots-est-arrivee_6437177_3234.html?lmd_medium=al&lmd_campaign=envoye-par-appli&lmd_creation=android&lmd_source=default

L’IA émergent, c’est surtout une affaire d’argent, de marché ?

Ce qui émerge le plus souvent dans le développement actuel de l’IA c’est la dimension commerciale et financière. Un de ces zélateurs écrit : « La majorité offre des versions gratuites ou des essais. Profitez-en pour les prendre en main et évaluer leur valeur ajoutée. ». On remarque là une des questions essentielles de notre société qui se numérise dans un monde libéral : comment gagner de l’argent ? Si l’on est dans monde moins libéral, la question sera peut-être « comment connaître et contrôler le maximum d’usagers ? ». Dans tous les cas c’est un intérêt (privé ou public) qui guide ce déploiement. On peut rêver du grand monde partageur déjà à l’origine du projet Internet… La réalité sociale n’a pas vraiment changé ! En premier lieu une question de domination à l’échelle planétaire. Pris dans ces enjeux, le citoyen est la plupart du temps la victime ou le complice. Dès lors peut-on construire de nouvelles pistes technologiques et sociales qui s’affranchissent de ces contraintes ? Même la formation à l’IA est devenue un vrai marché sur lequel nombre de ces producteurs de contenus se sont positionnés… On commence à observer des regroupements d’entreprises et de projets… liés aux difficiles équilibres économiques du secteur des EdTech (Cf la reprise de Klaxoon, ou encore celle de Maskoot…)

Faire du lien avec la fatigue informationnelle ?

L’arrivée de l’IA dans le champ médiatique accompagne la progression de la fatigue informationnelle et son corollaire l’exode informationnelle (https://www.jean-jaures.org/publication/lexode-informationnel/). En plus ou en complément de la fragilité numérique se développe cette fatigue informationnelle (ARTE, Obsoco, Fondation Jean Jaurès). Une question apparaît autour de notre fonctionnement psychique et qui est appelée « baisse du besoin de cognition » (exode… p.12) Cette question est aussi évoquée à propos de l’effet des usages de l’IA générationnelle sur l’apprentissage : autant demander à cette IA les réponses plutôt que de tenter de les construire à partir de notre propre perception et analyse. Car, c’est un fait, pour nombre de questions simples, les réponses des IA génératives (et non générationnelles) ou conversationnelles sont « suffisantes ». On peut penser qu’une conjonction se fasse progressivement dans notre fonctionnement « culturel » en ayant recours à des aides extérieures automatisées qui nous évitent de devoir « chercher l’aiguille du sens dans les bottes d’informations ». Dans le même sens, c’est notre représentation et compréhension du monde qui nous entoure qui est en question. Pris entre des algorithmes de recommandations, une infobésité et des outils d’aide ou de substitution à « l’acte de la connaissance et du savoir », il est fort possible que la population, et en particulier les plus jeunes qui n’ont pas connu les alternatives informationnelles, appauvrisse encore sa capacité de compréhension du monde et pire encore sa capacité à échanger, partager, confronter, bref une incapacité à l’empathie et à l’altération…. l’avenir est à surveiller dans ce domaine…

A suivre et à débattre

BD

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