La question des écrans, durcissements en vue pour le scolaire.

Plusieurs articles et vidéos portent en ce moment sur les dangers des écrans. Entre l’interdiction des écrans aux moins de 6 ans et l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, politiques, commentateurs et professionnels semblent faire feu de tous bois. Parfois avec nuance et prise en compte de la réalité sociale comme le montre cet article paru dans Télérama (réservé aux abonnés https://www.telerama.fr/enfants/pas-d-ecran-avant-6-ans-ca-veut-dire-pas-de-television-non-plus-7025450.php  ), parfois moins nuancé voir carrément « prohibitif ». Ce qui pose problème autour de ces propos c’est leur côté parfois politique ou idéologique, s’appuyant sur tel ou tel professionnel ou scientifique. Le monde scolaire est aussi une cible visée par ces propos, parfois en ignorant la réalité du quotidien des établissements scolaires. Car, comme pour tous les problèmes de société, l’école est souvent considéré comme « devant agir ». En effet l’école est encore le seul lieu de socialisation obligatoire pour l’ensemble de la jeunesse d’une part, mais une croyance très répandue mais rarement confirmée, tend à dire que si l’on agit à l’école, ce sera bon pour l’avenir. Certains pensent même que l’effet de l’école est suffisamment « durable et cohercitif » pour amener à des transformations sociales. La réalité des interdictions d’une part, d’une action sur l’école d’autre part montre qu’il faut sortir de ces illusions pour s’attaquer de manière « systémique » aux problèmes identifiés, même si parfois cette identification est bien approximative, généralisante et peu réaliste.

 

Agir, à court ou à long terme ?

 

On pressent, à lire les sorties médiatiques du moment (G.Attal, M.Rufo, société française de pédiatrie etc…) qu’il y a dans l’air une idée de durcissement des règles (lois ?) et des consignes données au monde scolaire (cadre d’usage de l’IA par exemple). La commission écran de 2024 s’était montrée incitative mais pas directement coercitive. Mais il semble bien que, du côté de la présidence de la république entre autres, il y ait une volonté « d’encadrer » davantage le monde scolaire, comme l’avait déjà engagé J.M. Blanquer en 2018 à propos des téléphones portables. C’est aussi l’air du temps que de penser en termes de lois, règlements, avant de rendre possible une éducation. En effet on est pris dans l’opposition entre action à court terme (loi) et action à long terme (éducation). Ce qui inquiète les partisans d’actions à court terme, c’est la rapidité d’adoption et d’appropriation des technologies d’information et de communication par la population et en particulier les plus jeunes. Il suffit de regarder l’attitude des plus petits face à des écrans pour comprendre qu’ils sont attirés par « ce qui bouge sous leurs yeux ». Les concepteurs de produits diffusés sur les écrans ont bien compris, à l’instar des spécialistes du marketing, qu’il fallait « capter l’attention » du public, les jeunes étant plus perméables ; dans ce domaine tous les coups sont permis. On peut d’ailleurs s’interroger sur l’éthique de ces producteurs, mais aussi sur le contrôle qui est exercé par les politiques à leur égard quant aux spécificités de leurs productions.

 

Faut-il contrôler les multinationales de la tech ?

 

Les enjeux économiques semblent avoir pris le pas sur les enjeux humains. Manifestement l’idéologie libertarienne qui se trouve derrière les propos de nombre de dirigeants de multinationales de la technologie (en particulier numérique) tente de dominer les choix et les orientations sans se soucier des décisions des politiques « élus ». Dans certains pays, le pouvoir lui-même porte une idéologie identique ou proche, mais cette fois-ci en associant l’économique et le politique. Le fond du problème est identique : que peuvent se permettre ces multinationales en matière de conception et de diffusion via les écrans ? En supprimant des régulations certains ont montré qu’ils avaient la main sur leurs systèmes et qu’ils choisissaient donc les « manières de faire ». Etonnante conception de la liberté que celle qui consiste à enfermer celle des autres au travers de moyens techniques très élaborés (algorithmes spécifiques par exemple). D’autant plus que ceux qui prônent ces moyens sont les premiers à les limiter pour leurs propres enfants et surtout à permettre à leurs enfants de contourner les méfaits provoquées par ces entreprises.

 

La tentation de l’interdiction

 

En constatant que face à des rapports variés aux préconisations multiples rien n’évolue, il faut s’interroger sur le fond : qui veut vraiment agir pour limiter les usages des écrans ? D’autant plus qu’en utilisant le terme « écran » sans entrer plus avant dans ce qu’ils recouvrent le flou permet de ne pas agir. Dans le même temps, le double discours sur le numérique est source de confusion voire d’inaction : d’une part, nous devons être compétitif dans le domaine du numérique, d’autre part nous devrions limiter les usages en milieu scolaire. C’est ainsi que plusieurs discours ministériels ont montré l’ambiguïté sur ce sujet. La tentation de mettre en place des interdits ou des systèmes de contrôles (cf la loi sur les logiciels de contrôle parental) est bien sûr une réponse à une sorte d’inaction. Mais se limiter à cela sans entrer dans le fond du problème c’est ignorer la réalité du quotidien. Nous sommes dans une transformation culturelle globale et l’adoption de nouveaux comportements semble acquise. L’inquiétude de certains adultes vis à vis de la jeunesse est légitime, en particulier de la part de ceux qui accueillent ou accompagnent les jeunes en difficulté (pédopsychiatre, psychologues etc…) car ils sont directement confrontés à l’augmentation du nombre de jeunes en difficulté afce à l’environnement numérique.

 

La tentation de l’éducation globale

 

Le monde adulte a subi au cours des cinquante dernières années un choc majeur qui transforme complètement le rapport au monde. L’exemple du smartphone et de sa rapide adoption par toutes et tous confirme cela. Mais se focaliser sur cet objet, comme jadis sur la télévision (cf Kouloumdjian Babin, les nouveaux modes de comprendre) et l’émergence de l’informatique, c’est mettre de côté une grande partie de la population qui est « résonnable » et « raisonnable ». C’est sur la base de cette population que se trouvent les pistes d’action éducative. Ces adultes pensent le jeune comme une globalité humaine en devenir, c’est à dire qu’ils envisagent l’éducation comme une recherche permanente d’équilibre et de développement. C’est cet équilibre qui fait défaut dans certaines formes d’éducation, en particulier dans les familles en précarité sociale, culturelle mais aussi professionnelle. Cette précarité touche aussi des familles apparemment plus « aisées » mais en difficulté d’éducation. Car c’est une des nouveautés de ce premier quart de 21è siècle que d’observer les transformations des structures familiales, parentales et sociales. Ces transformations, principalement informationnelle et communicationnelle accompagnent d’autres transformation que Michel Serres avait déjà souligné (contrôle des naissances, modification des structures familiales, élévation des niveaux de vie, absence de conflits armés sur le territoire, etc… ). A celles-ci s’ajoute l’accélération dont parle Hartmut Rosa. Ne pas prendre le problème dans sa globalité c’est vouloir soigner des maux par des mots et éventuellement des lois difficilement applicables. Il reste donc la responsabilisation qui passe par l’information et l’accompagnement de chacun, jeune comme adulte. Ne laissons pas uniquement la place aux velléités de contrôle et de lois.

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